Historique et chronologie des "premières" pyrénéennes

 

Durant des millénaires, la haute montagne – grosso modo au-delà de 2.500 m d’altitude –, a inspiré l’effroi et la répulsion ; dans l’âme populaire il s’agissait d’un monde hostile, habité par des démons et des esprits maléfiques, on l’assimilait couramment au Royaume de la Mort – ce qu'elle était du reste pour les téméraires. Les superstitieux en faisaient la demeure de créatures fabuleuses, fées, elfes et autres génies habiles aux sortilèges et guérisons miraculeuses. Du Pays Basque aux Pyrénées orientales, on trouve sur les sommités divers monuments mégalithiques (dolmens, menhirs, cromlechs, pierres gravées) qui attestent que des rites s’y déroulaient, culte solaire ou astral, offrandes propitiatoires aux divinités de la fécondité, invocations aux forces élémentaires, brasiers, sacrifices peut-être. Avec l’implantation du christianisme, ce sont des monastères, des ermitages, des lieux de retraite spirituelle que les religieux et leurs ouailles édifieront en montagne. Une légende raconte que Valerius, le premier évêque du Couserans, ne craignit pas de traverser des forêts infestées d’ours et de loups pour ériger une croix au mont Valier en 450, croix fut remplacée en 1672 par l’évêque Bernard de Marmiesse. Fra Salibena, un moine franciscain, narre l’ascension épique du Canigou par Pierre III d’Aragon l’année de son avènement au trône en 1276 lors de laquelle il dut affronter un dragon volant. Il ne faisait pas bon approcher de trop près les cieux à cette époque.

L’absence de voies de communication ou de routes carrossables au-dessus de 1.500 m d'altitude explique que la haute montagne soit longtemps restée terra incognita. Accessibles à partir du fond des vallées, existaient bien des cols, des ports ou des hourquettes, mais on n’y parvenait qu’à pied, au mieux en solipède, en empruntant vieux sentiers de bergers et vires de brebis, autant dire que le périple s’effectuait aux risques et aux périls de l’utilisateur. Des chemins mieux entretenus, transfrontaliers ou non, parcouraient les principales voies de transit, et permettaient aux villageois d’échanger leurs produits, aux caravanes de porteurs chargés de denrées diverses (sel, épices, tabac, étoffes, etc.) et aux colporteurs de passer d’une vallée l’autre. Dans certains endroits, des chemins muletiers, pavés de cailloux et de dalles, parfois garnis d’un muret et enjambant des ponts moyenâgeux, desservaient des mines de plomb ou de cuivre. Il en subsiste plusieurs dans les Pyrénées, dont celui creusé dans la muraille de Barroude qui rejoint la Vallée d’Aure par le port de Barroude et le vallon de la Géla. Le Camino de la Madera, qui mène de Viados à Rioumajou par le col de la Madera, fut construit pour acheminer les arbres abattus dans la vallée de Chistau aux scieries de Rioumajou.

Si, nécessité fait loi, les cols voyaient passer des caravanes, il n’en était pas de même des pics. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, l’ascensionnite aiguë n’avait pas encore frappé les touristes qui prenaient les eaux aux thermes de Luchon, Cauterets et Ax-les-Thermes et on ne s’aventurait guère en altitude. Il faut des raisons impérieuses pour gravir une haute montagne, affronter de multiples difficultés et désagréments. La cartographie, voilà une excellente raison. Avant la Révolution, une commission du Service de Géographie charge des officiers militaires de délimiter le tracé de la frontière franco-espagnole. De 1786 à 1791, Reinhart Junker (versant français) et Vicente de Heredia (versant espagnol) parcourent la chaîne de l’Océan à la Méditerranée, édifient de concert des tourelles sur nombre de sommets et consignent leurs observations afin d’établir ou de rectifier la cartographie de la région. Heredia va se distinguer en « stationnant » soixante-dix sommets du Haut-Aragon, Junker parachèvera ses travaux en 1795 en réalisant une Carte des frontières des Pyrénées depuis la vallée de Barèges jusqu’à l’Océan où figure le versant espagnol.

Les militaires n’ont pas été les derniers à ascendre les sommets, ne sont-ce pas des postes d’observation idéals ? À l’automne 1792, Ramond sera surpris de trouver au sommet du Taillon un corps de garde espagnol, préposé à la surveillance de la frontière. « Le rôle des militaires dans la découverte des Pyrénées est immense » affirme non sans raison l’historiographe Henri Béraldi.

À la même époque, le géographe minéralogiste Henri Reboul, accompagné du chimiste Jacques Vidal, accomplit plusieurs ascensions dont celles du Pic d’Anie, du Pimené, du pic du Midi de Bigorre, du Grand Quayrat. Ils sont les premiers à enlever officiellement un "3.000" : le Turon de Néouvielle (1787). Là encore, la conquête de la haute montagne n’est pas un but en soi mais le moyen d’arriver à des fins scientifiques : mesurer l’altitude des principaux sommets, effectuer des relevés topographiques.

En 1787, Reboul et Vidal voient arriver au lac d’Oncet la caravane du cardinal de Rohan, en exil à Barèges après son implication dans l’affaire du collier de la Reine. Parmi eux un certain Ramond de Carbonnières, le futur « inventeur des Pyrénées ». Entre les trois hommes les informations circulent, Reboul donne à Ramond une planche où figure le profil de la chaîne vue du Pic du Midi de Bigorre. Passation de témoin. L’ascension du Pic du Midi, du Néouvielle et du Bergons, la découverte de Gavarnie et de la Brèche, enthousiasment Ramond qui publie quelques mois plus tard Observations faites dans les Pyrénées, pour servir de suite à des observations sur les Alpes.

De retour dans les Pyrénées en 1792, il focalise son attention sur le Mont-Perdu dont il découvre, ébloui, la majesté en parvenant à la brèche de Tuquerouye  : « Voilà le Mont-Perdu ! Voilà le Mont-Perdu !, se disait-on l’un à l’autre ! Et cependant personne ne le démêlait encore dans ce chaos de rochers, de neiges et de vapeurs. C'est le Dieu, dont la présence est sentie plus qu’aperçue, et qui se manifeste dans tout ce qui l’environne avant de se révéler lui-même. » Jamais rien de pareil ne s’était offert à sa vue, c'est la montagne de sa vie et ses multiples campagnes ne feront que renforcer son intérêt pour sa géologie si typique. Son maître projet va être de montrer, fossiles marins à l’appui, que le massif calcaire du Marboré est d’origine sédimentaire.


Géologue, naturaliste, géologue, minéralogiste, herborisateur, paléontologue autant que dessinateur et prosateur au style limpide, aux descriptions époussetées du fatras fantasmatique, Ramond se montre autant attiré par le Cirque de Gavarnie que par les Oules d’Estaubé et de Troumouse, qu'il va explorer de fond en comble. Se joindront à lui tantôt le naturaliste Picot de La Peyrouse tantôt le botaniste Jean Florimond de Saint-Amans, ou encore le conquérant du Petit Vignemale : le professeur d'histoire naturelle La Beaumelle. Ecologique avant l’heure, Ramond manifeste des 1792 – ce qui sera une caractéristique du pyrénéisme –, un absolu respect pour la nature, et il ne va se priver de fustiger les ravages environnementaux, destruction de la faune et de la flore, déforestation intensive – ainsi ce passage : « L’on ne reconnaît guère [dans la nature] la main des hommes qu’à des destructions. Toujours abusant et ne réparant rien, ils dévastent à l’envi ce qui ne leur a rien coûté. C'est le triste spectacle que présente la majeure partie des Hautes-Pyrénées : toujours la cognée et jamais le plantoir. »

Ramond fera la conquête du Perdido le 10 août 1802, aboutissement d'un siège de dix années ponctué d’observations visionnaires, consignées dans Voyages au Mont-Perdu et dans la partie adjacente des Hautes-Pyrénées, véritable pierre angulaire du pyrénéisme.

En 1804 est muté à Bayonne Vincent de Chausenque, officier topographe du génie. Il effectue l’ascension de la Rhune et celle du Midi de Bigorre. C'est le début d’une passion attisée l’année suivante par sa rencontre avec Ramond, croisé aux cascades d'Escoubous. Dégagé « des mille et une chaînes qui retiennent l’homme asservi », il s’installe définitivement dans la région de Cauterets en 1822, multiplie les excursions avec le guide Jean Latapie. Deux montagnes lui tiennent particulièrement à cœur : le Vignemale et le colossal Néouvielle. Jugeant le glacier d’Ossoue impraticable, Chausenque et son guide tentent de gagner la Pique Longue par la crête du Petit Vignemale mais doivent s’avouer vaincus à la seconde pène (3.204 m), qui porte aujourd'hui le nom de Pointe Chausenque. Après un séjour dans les Pyrénées orientales lors duquel il gravit le Canigou, il enlève le pic de Ger réputé infaisable, tente sans succès l’Ardiden. En 1826, long périple dans le val d’Aran, le Couserans et l’Ariège, encore très inexplorés. Il publie en 1834 le récit de ces multiples voyages : Les Pyrénées, ou voyages pédestres dans toutes les régions de ces montagnes, depuis l'Océan, jusqu'à la Méditerranée, contenant la description générale de cette chaîne, des observations botaniques et géologiques, et des remarques sur l'histoire, les mœurs et les idiomes des diverses races qui l'habitent ; avec une carte et quelques vues des Pyrénées. L’ouvrage, où s’entremêlent récits de courses, études sur la flore, la faune et la géologie, considérations ethnologiques et philosophiques, connaît un vif retentissement et fait éclore de nombreuses vocations.

Obnubilé par le Néouvielle, Chausenque embauche le guide Bastien Teinturier pour s’en emparer. Le 10 juillet 1847, ils partent à cheval de Barèges en pleine nuit, montent jusqu'au plat de Lienz puis poursuivent à pied, passent au lac de la Glère, franchissent la brèche des Tourettes (devenue Brèche de Chausenque), descendent sur le glacier qu’ils n’ont qu’à remonter pour vaincre le sommet. Ils y restent 3 heures à savourer leur succès. Chausenque est âgé de 65 ans, il vient de réaliser son rêve.

Les années suivantes, il procède à la revue et à la correction de son livre dont la seconde édition paraîtra en 1854 avec 400 pages supplémentaires. Plus de mille pages au total, c'est l’ouvrage de référence. Vénéré par Russell et les pyrénéistes de l’époque, Chausenque sera nommé Président d'honneur de la société Ramond à 85 ans.

Entre-temps, de 1825 à 1827, les ingénieurs géographes Peytier et Hossard (section occidentale), Corabœuf et Testu (section orientale) triangulent les Pyrénées, ce qui les conduit à gravir dans des conditions terribles les grands sommets belvédères (Palas, Balaïtous, Troumouse, Montcalm, Pique d’Estats...). « À une époque, écrit Russell à ce sujet, où l’art des ascensions venait de naître, où l’amour-propre ne jouait aucun rôle, où il fallait chercher sa voie en tâtonnant, en louvoyant dans le brouillard, les précipices et l’inconnu, sans cartes, sans guides sérieux, et sans piolets, il y avait là vraiment de l’héroïsme, le mot n’est pas trop fort. » Un quart de siècle plus tard, les travaux des géographes sont tombés dans l’inconnu. La Description de la chaîne trigonométrique des Pyrénées de Corabœuf imprimée en 1832 se couvre de poussière.

De 1848 à 1851, les topographes prennent le relais des géodésiens : les capitaines Tabuteau, Loupot, d’Avout, Saget, Pétard, Hulot, etc. sont chargés de la triangulation de second ordre. Vont être gravis le Batoua, le Campbiel, l’Arriel, le Gavizo-Cristail, etc. Leurs travaux, les itinéraires suivis vont, comme ceux de leurs prédécesseurs, sombrer dans le gouffre de l’oubli.

En 1858, début de la carrière de Russell, les principaux sommets sont foulés : l’Allemand Friedrich von Parrot et Pierre Barrau ont conquis le Pic de la Maladeta et le Gallinero (1817) ; les guides Henri Cazaux et Bernard Guillembet, le Vignemale (1837) ; Albert de Franqueville et Platon de Tchihatcheff, l’Aneto (1838) ; Philippe d’Orléans, duc de Nemours, le Marboré et le pic Long (1846) ; le Britannique Henry Halkett et les guides Pierre Redonnet & Pierre Barrau fils, le Posets (1856). Le Haut Luchonnais est le domaine de Toussaint Lézat qui en gravit régulièrement toutes les éminences, la vallée d’Ordesa et le val d’Aran reçoivent la visite d’Alfred Tonnellé, qui s’empare de la Forcanada (1858).

En 1862, parait la carte d’état-major de Luz-Saint-Sauveur au 80.000e, aboutissement des travaux entrepris depuis un demi-siècle par les officiers géographes. « Ce n’était pas une carte alpiniste – le mot n’existait même pas – mais une carte militaire, montagnarde par surcroît : elle semblait un cadeau fait par les militaires aux montagnards, qui la reçurent comme un bienfait. » écrit Béraldi. La même année, Packe publie le premier guide destiné aux true climbers : A guide to the Pyrenees (Luchonnais principalement), que son ami Russell s’empressa de mettre à profit.

Les premières ascensions de Russell vont être des redites, celles du Néouvielle, du Pimené, de l’Ardiden, de la Brèche, du Mont-Perdu par Tuquerouye, autant d’hommages rendus à Ramond et Chausenque.

Le 19 août 1864, se déroule une soirée historique au fond de la salle de restaurant de l'Hôtel des Voyageurs à Gavarnie. Russell et quelques amis, le botaniste et géographe Charles Packe (vainqueur de la Munia), le pasteur Emilien Frossard et Farnham Maxwell-Lyte, propriétaire des sources sulfureuses du val du Moudang et féru de photographie, fondent en hommage à Carbonnières la Société Ramond sur le modèle de l'Alpine Club, créé à Londres en 1857, auquel Russell et Packe appartiennent déjà. L’âge d’or de Gavarnie débute.

Il n’existe pas, à notre connaissance, de liste officielle des "premières" pyrénéennes, la chronologie que nous vous proposons a été établie après recoupements à partir de multiples sources. Il faut la prendre comme une base de recherche, certaines "premières" connues restant officieuses ou controversées. Il va sans dire que diverses cimes pyrénéennes ont été sinon foulées du moins approchées à de multiples reprises depuis le néolithique (9.000 av. J.C. – 3.300 av. J.C.) ; bergers surveillant leur troupeau ou en quête d’une bête égarée, chasseurs d’isards, d’ours, de bouquetins ou de perdrix, herboristes, etc. À ces autochtones qui se transmettaient leur connaissance du terrain de génération en génération, on peut ajouter les aventuriers à la recherche de minéraux rares, les pèlerins, les chemineaux, les outlaws, les déserteurs et autres contrebandiers. Ainsi Rondo et Chapelle, les guides de Ramond et de Chausenque, n’avaient pas peur d’avouer être contrebandiers occasionnels.

Année

Sommet

Altitude

Nom du ou des montagnard(s)

1739

Pic du Canigou
2.784 m

Les triangulateurs Cassini & Lemonnier

1772

Pimené

2.801 m

L’ingénieur géographe Moisset

1786

Pic d’Anie

2.504 m

Le géographe Henri Reboul

1786

Pic d’Orhy
2.017 m

Le capitaine géodésien Reinhart Junker

1787

Pic de Baïgoura

897 m
Reinhart Junker
1787

Pic d’Iparla

1.044 m
Reinhart Junker

1787

Pic d’Adartza
1.250 m

Reinhart Junker

1787

Pic de Hautza

1.306 m
Reinhart Junker

1787

Pic du Midi de Bigorre
2.872 m

Reboul & le chimiste Jacques Vidal

1787

Turon de Néouvielle
3.036 m

Reboul, Vidal et le guide Simon Guicharnaud

1787

Pic du Midi d’Ossau
2.884 m

Des bergers engagés par Reboul pour mesurer l'altitude du sommet

1788

Pic de Bisaurin
2.668 m

Le cartographe espagnol Vicente de Heredia

1789

Peña Collarada

2.883 m
Heredia

1789

Pico del Yerri
2.665 m

Reboul & Vidal

1789

Grand Quayrat
3.060 m

Reboul & Vidal

1789

Pic Crabère
2.629 m

Reboul & Vidal

1790

Pic du Bisaurin
2.668 m

Heredia

1790

Llena del Boso
2.566 m

Heredia

1791

Tendeñera
2.853 m

Heredia

1792

Peña Montanesa

2.291 m

Heredia

1792

La Suca ou Cega d’Anisclo

2.805 m

Heredia

1792

Pic de Montferrat
3.219 m

Des bergers, engagés par Reinhart Junker pour délimiter le tracé de la frontière franco-espagnole

1792

Pique Longue du Vignemale
3.298 m

Des bergers, engagés pour mesurer l'altitude du sommet (ascension présumée)

1792

Pic du Taillon
3.144 m

Heredia

1798

Petit Vignemale

3.032 m
La Beaumelle

1802

Mont-Perdu
3.355 m

Rondo, Laurens & un berger aragonais envoyés en reconnaissance par Ramond de Carbonnières, puis 3 jours plus tard par Ramond, les guides Laurens & Palu

1807

Pic de Montcalm
3.071 m

Le botaniste suisse Augustin Pyrame Candolle & le guide Simon Faure

1817

Tuc du Gallinero
2.728 m

L’Allemand Friedrich von Parrot & Pierre Barrau

1817

Pic de la Maladeta
3.312 m

Von Parrot & Barrau

1822

Pointe de Chausenque
3.204 m

Vincent de Chausenque & le guide Jean Latapie de Cauterets

1825

Pic de Ger
2.613 m

Vincent de Chausenque

1825

Pic d'Arbizon
2.831 m

La Boulinère

1825

Pic de Palas
2.974 m
Sommet gravi par erreur par les officiers géodésiens Pierre Peytier & Paul-Michel Hossard qui visaient le Balaïtous

1825

Pic de Balaïtous
3.144 m

Les géodésiens Peytier & Hossard

1825

Pic de Troumouse
3.085 m

Peytier & Hossard

1825

Pic d’Aret
2.939 m

Peytier & Hossard

1827

Pique d’Estats
3.143 m

Les officiers géodésiens Corabœuf & Jean-Jacques Testu

1827

Tusse de Maupas

3.110 m
Peytier & Hossard

1837

Pique-Longue du Vignemale
3.298 m

Henri Cazaux & Bernard Guillembet

1838

Première ascension du Vignemale par une femme
3.298 m

Anne Lister, les guides Cazaux, Charles & Sanjou

1842

Pic d'Aneto
3.404 m

Albert de Franqueville, Platon de Tchihatcheff, les guides Pierre Redonnet (dit Nate), Pierre Sanio, Jean Sors (dit Argarot) & Bernard Arazau (dit Ursule).

1846

Pic du Marboré
3.253 m

Philippe d'Orléans, Duc de Nemours & Marc-Henri Sesqué

1846

Pic Long
3.192 m

Philippe d'Orléans, Duc de Nemours & Marc-Henri Sesquet

1847

Pic de Néouvielle
3.091 m

Vincent de Chausenque & le guide Bastien Teinturier

1848

Pic de Batoua
3.064 m

Le capitaine Loupot

1848

Pic de Campbiel
3.173 m

Le capitaine Loupot

1848

Pic de Badet
3.160 m

Le capitaine Loupot

1850

Pic de Perdiguère ou Perdiguero
3.222 m

L’ingénieur civil Toussaint Lézat et Jean Redonnet, dit Michot

1851

Pic d’Arriel
2.824 m

Le capitaine Saget & Jean Biraben dit Eschotte

1851

Pic de Socques

2.716 m

Saget & Eschotte

1851

Pic de Gavizo-Cristail

2.892 m

Saget & Eschotte

1851

Pic Lézat

3.107 m

Lézat & Michot

1852

Pic occidental des Crabioules

3.106 m

Lézat & Michot

1854

Pic du Portillon d’Oô ou Pic Ollivier

3.050 m
Lézat & Michot

1856

Pic des Posets

3.375 m

Le Britannique Henry Halkett, les guides Pierre Redonnet & Pierre Barrau fils

1858

Pic d’Ardiden

2.988 m

Henry Russell

1858

Petit Pic du Midi d’Ossau

2.807 m

Eschotte, Bergé et Smith

1858

Pic de Boum

3.006 m

Lézat, Lambron, Neuville, Cibiel, Redonnet, Lafont & Estrujo

1858

Forcanada ou Malh des Pois

2.881 m

Alfred Tonnellé, les guides Redonnet & Ribis

1864

Pic de Carlit

2.921 m

Henry Russell

1864

Pic de Rialp ou de Siguer

2.903 m

Russell & Packe

1864

Cylindre du Marboré

3.327 m

Henry Russell & Hippolyte Passet

1864

Gourgs Blancs

3.121 m

Henry Russell & Jean Haurillon

1864

Pic de la Munia
3.133 m

Charles Packe, Barnes, les guides Firmin Barrau & Henri Paget, dit Chapelle

1864

Pic de Lustou
3.023 m

Henry Russell

1864

Pic de Gerbats
2.924 m
Alphonse Lequeutre & Henri Paget
1864

Pic de Coronas

3.293 m
Russell et un porteur espagnol

1865

Pics de Ballibierna
3.067 m

Charles Packe, Barnes,  les guides Firmin Barrau & Henri Paget

1865

Pic de Cotiella
2.912 m

Henry Russell

1865

Pic Russell (ex-Petit Nethou)
3.205 m

Henry Russell

1865

Pic de la Gela
2.849 m

Henry Russell & Henri Paget

1866

Besiberri sud
3.017 m

Charles Packe & Dashwood

1867

Seil de la Bacque
3.060 m

Henry Russell, M. Streatfield & Firmin Barrau

1867

Pics d’Enfer
3.082 m

Henry Russell & le guide Jean Sarrettes

1867

Pic de Serre Mourène
3.090 m

Charles Packe, Byles & Henri Passet

1868

Pic d’Albe
3.118 m

Henry Russell & le guide Jean Haurillon

1869

Première ascension hivernale : Pique Longue du Vignemale
3.298 m

Henry Russell, les guides Hippolyte & Henri Passet

1869

Pic de Gerbats
2.924 m

Alphonse Lequeutre & Henri Paget

1869

Pic d'Abellers
2.983 m

Henry Russell

1870

Pic de Maucapéra
2.709 m

Albert Leceute

1872

Pic de Boum
3.060 m

Henry Russell & le guide Firmin Barrau.

1873

Mailh Barrat
2.985 m

Henry Russel & Firmin Barrau

1873

Pointe de Ramougn
3.011m

L’ingénieur Michelier

1874

Grande Fache
3.020 m

Henry Russell & le guide Clément Latour

1874

Pic de l’Anayet
2.569 m

Russell, le guide Camy & le chasseur Santiago

1874

Punta Suelza
2.972 m

Henry Russell & Célestin Passet

1874

Pic de Gabiétou oriental
3.031 m

Henry Russell & Célestin Passet

1875

Punta Escarra ou Esquerra
2.705 m

Edouard Wallon

1876

Pic de Garmo Negro (Arualas)
3.051 m

Russell, les guides Jean Sarrettes & Pablo Belio

1876

Pic de Brazato
2.734 m

Wallon, Félix Danton, les guides Clément Latour & Jean Sarrettes

1876

Espalda de l’Aneto
3.350 m

Henry Russell, Firmin Barrau & César Cier

1876

Punta Fulsa
2.865 m

Antonin Lacotte-Minard & M. de Champsavin

1876

Montardo d’Aran

2.824 m
Maurice Gourdon et Barthélemy Courrège

1877

Pic de Cambalès
2.965 m

Henry Russell & Jean Sarrettes

1877

Pic des Tempêtes
3.289 m

Henry Russell & Célestin Passet

1877

Pic N-O de la Maladeta ou Pic Sayó
3.205 m

Henry Russell & Célestin Passet

1877

Peña Telera
2.762 m

Edouard Wallon, Clément Latour & le guide Vicente Faure

1877

Pic d’Anisclo ou Soum de Ramond
3.254 m

Albert Guyard, Georges Devin, Henri Passet & Célestin Passet

1877

Pic de Basibé
2.723 m

Maurice Gourdon & le guide Barthélemy Courrège

1877

Puig de Casamanya

2.738 m
Alphone Lequeutre
1878

Tuc de Montlude

2.517 m
Maurice Gourdon & Barthélemy Courrège
1878

Puig d’Estanyo

2.911 m
Gourdon & Courrège
1878

Coma Pedrosa

2.946 m
Roger de Monts
1878

Peña Retona

2.781 m
Edouard Wallon, les guides Clément Latour et Vicente Faure

1878

Grand Bachimala (ou Pic Schrader)
3.177 m

Franz Schrader & le guide Henri Passet

1878

Pic de la Robinera ou Las Louseras
3.003 m

Henry Russell & Célestin Passet

1878

Punta del Sabre

3.036 m
Henry Russell, Célestin Passet & Vincent Grassy

1878

Pics d’Eriste
3.056 m

Henry Russell & André Subra

1878

Pic d’Escuzana
2.848 m

Alphonse Lequeutre & Henri Passet

1879

Première ascension hivernale de l’Aneto
3.404 m

Roger de Monts, Barthélemy Courrège & Victor Paget (père d’Henri)

1879

Pic d’Astazou occidental
3.024 m

Henry Russell & Célestin Passet

1879

Pique-Longue via le Clot de la Hount
3.298 m

Henri Brulle, Jean Bazillac, les guides Sarrettes & Pierre Bordenave

1879

Pic de Bagüeňa ou Tuc de Comajuaňa
2.946 m

Maurice Gourdon et Barthélemy Courrège

1879

Tozal de Box
2.733 m

Gourdon et Courrège

1879

Pic de Frondella
3.063 m

Edouard Wallon, les guides Clément Latour, Simon Faure & Santiago

1879

Tuc de Mulleres
3.008 m

Henry Russell & Firmin Barrau

1879

Pic de Pinède
2.865 m

Franz Schrader & Pierre Brioul

1879

Pic de Turbon
2.492 m

Maurice Gourdon & Barthélemy Courrège

1880

Première ascension hivernale des Posets
3.375 m

Roger de Monts & Célestin Passet

1880

Pico d’Argualas
3.046 m

Aymar de Saint-Saud & Jean Sarrettes

1880

Pic d’Aratille
2.900 m

Saint-Saud & Sarrettes

1880

Pic d’Aragüells ou d’Eroueil
3.037 m

Henry Russell & Firmin Barrau

1880

Tuc de Colomers
2.936 m

Maurice Gourdon, Barthélemy Courrège & Narcisso Ullastres

1880

Grand-Barbat
2.813 m

Léonce Lourde-Rocheblave & de Vercly

1880

Pic de Fonguera
2.883 m

Aymar de Saint-Saud & Henri Passet

1880

Puig de Linya
2.863 m

Saint-Saud & Passet

1880

Puig de la Canal-Baredana

2.670 m
Saint-Saud et Passet

1880

Punta Alta (ou Pic de Comolo-Pales)
3.015 m

Franz Schrader & Henri Passet

1880

Pic de la Llanza

2.658 m
Maurice Gourdon & Barthélemy Courrège
1880

Punta de Subenulls

2.952 m
Gourdon & Courrège

1880

Pic de Salenques
2.990 m

Gourdon & Courrège

1880

Pic de Peguera
2.983 m

Gourdon & Courrège

1881

Première ascension hivernale de la Munia
3.133 m

Roger de Monts

1881

Pic Gourdon (ex Pic Noir)
3.034 m

Gourdon & Courrège

1881

Pic oriental des Crabioules
3.116 m

Roger de Monts & Firmin Barrau

1881

Pic du Milieu de la Maladeta

3.345 m
Henry Russell, Firmin Barrau & Célestin Passet
1881
Tozal de Guara
2.077 m

Aymar de Saint-Saud & Jean Sarrettes

1881

Mail Pintrat
2.850 m

Gourdon & Courrège

1881

Pic Nègre d’Envalira
2.825 m

Gourdon & Belloc

1882

Pic de Clarabide
3.027 m

Henry Russell, Firmin Barrau & Célestin Passet

1882

Comaloforno ou Comolo-Forno
3.033 m

Henri Brulle, Jean Bazillac & Célestin Passet

1882

Dent d’Albe
3.114 m

Henry Russell & Barthélemy Courrège

1882

Pic de Hourgade
2.964 m

Henri Brulle, Jean Bazillac & Célestin Passet

1883

Pico de Cregüena ou pic central d'Estatats
2.991 m

Henry Russell, Firmin Barrau & Marcial Trucco

1883

Tuca d’Aguas-Pasas ou Punta de Lliterola
2.841 m

Henry Russell, Firmin Barrau & Marcial Trucco

1883

Pics de Tapous
3.147 & 3.121 m

Henry Russell, Haurine & Pierre Pujo

1883

Pic & Table des Trois Rois
2.444 & 2.421 m

Edouard Wallon

1885

Pic des Pavots ou Tuca de Llardaneta
3.121 m

Henry Russell, Pierre Barrau fils & André Subra

1885

Astazou par le Couloir Swan
3.071 m

F.E.L. Swan & Henri Passet

1886

Pic d’Ourdissetou
2.597 m

Maurice Gourdon

1886
Puig dels Pessons
2.825 m
Saint-Saud & Huot
1886
Pique Rouge
2.905 m
Saint-Saud & Vidal
1886
Pic d’Escurbas
2.781 m
Saint-Saud & Vidal
1886
Pic de Monturull
2.757 m
Saint-Saud & Vidal
1886
Pic d’Algas
3.031 m
Saint-Saud & Vidal
1886
Pic d’Aratille
2.900 m
Saint-Saud & Vidal

1888

Mont-Perdu par la face Nord
3.355 m

Roger de Monts, Célestin Passet & François Bernat-Salles

1889

Couloir de Gaube
3.100 m

Henri Brulle, Jean Bazillac, Roger de Monts, Célestin Passet & Bernat-Salles

1890

Pic de Turbon
2.492 m

Maurice Gourdon & Franz Schrader

1890

Pic de Bugaret
3.030 m

Henri Brulle, Roger de Monts, Célestin Passet & Bernat-Salles

1891

Pic de Tuquerouye
2.822 m

Henri Brulle, Roger de Monts & Célestin Passet

1891

Epaule du Marboré
3.073 m

Brulle, Célestin Passet & Bernat-Salles

1892

Tour de Gaulis ou Goritz
2.797 m

Brulle, Roger de Monts, Célestin & Henri Passet

1892

Punta de Las Olas
3.003 m

Brulle, de Monts, Célestin & Henri

1894

Malh Arrouy
2.965 m

Brulle & Célestin

1894

Soum d'Aspé
2.969 m

Brulle & Célestin

1895

Pic d'Aspe
2.645 m

George et Henri Cadier, Gore Booth, Louis Palaysi, Christofer Red Turner et Paul Sery

1895

Pic Rouge de Pailla
2.779 m

Brulle, d’Astorg et Célestin Passet

1895

Taillon par la face Nord
3.144 m

Brulle & Célestin

1897

Chipeta Alto
2.190 m

George et Henri Cadier

1897

Pic de Pétragème
2.255 m

George et Henri Cadier

1896

Pic de Serrère

2.912 m
Hippolyte Marcailhou d’Ayméric, Guilhot, Baptiste Olive et les guides Bathémémy Lassalle et Pierre Salvaing
1899

Besiberri Nord

3.015 m
Henri et Marcel Spont, Nils de Barck & Jean-Marie Sansuc
1901
Gran Encantat
2.747 m
Ludovic Fontan & Isidore Romeu
1901

Pointe d'Astorg

3.355 m
Henri Brulle, le comte René d'Astorg, Célestin Passet & Bernat-Salles
1902

Pic de Sullo ou Sotllo

3.072 m
Jean d’Ussell
1902

Petit Encantat

2.734 m

Brulle, d’Astorg et Germain Castagné
1902

Castillo Mayor

1.994 m
Emile Belloc & le guide Sucarrillo
1902

Pic de la Coume de l’Ours

2.870 m
Saint-Saud, ses filles Cécile et Isabelle, Léon Maury et Armand de Gérard
1902

Lecherin

2.657 m
George et Charles Cadier
1903

Pala de Yp

2.749 m
Albert Cadier
1905

Pic Margalida

3.241 m
Louis le Bondidier & Jean-Marie Sansuc
1905

Pic Maudit (Maldito)

3.350 m
Louis le Bondidier, Louis Camboué et Sansuc
1905

Las Espadas de Llardaneta

3.332 m
Le Bondidier, Camboué, Sansuc & Jean-Marie Carrère
1905

Pic Camboué

3.045 m
Louis Camboué
1905
Pic Feixant
2.995 m
Henri et Marcel Spont et Dominique Sansuc
1905

Pico de la Forqueta

3.003 m
Louis le Bondidier
1906

Pic de la Frondella occidentale

3.006 m
Louis Robach
1911

Aiguilla de Serisuelles

2.455 m
Henri Brulle, Germain & Jean-Marie Castagné
1911

Aiguilla de Chuise

2.675 m
Brulle, Germain & Jean-Marie Castagné
1911

Tuca del Mon

2.655 m
Brulle, Germain & Jean-Marie Castagné
1911

Pic de Baticielles

2.848 m
Brulle, Germain & Jean-Marie Castagné
1911

Aiguille de Perramo

2.525 m
Brulle & Germain Castagné
1911

Aiguille de Chinebro

2.702 m
Brulle & Germain Castagné
1911

Tuca de la Llantia (Babuena)

2.918 m
Brulle & Germain Castagné
1911

Tucas de Sierco

2.628 & 2.518 m
Brulle & Germain Castagné
1913

Forau Alto et Forau Baixa

2.855 & 2.750 m
Henri et Roger Brulle & Germain Castagné
1913

Dent de Llardana

3.085 m
Henri et Roger Brulle
1913

Pic oriental de Bardamina

2.980 m
Henri et Roger Brulle
1914
Grand pic de Bardamina
3.079 m
Henri et Roger Brulle, Henri Motas d’Hestreux & Germain Castagné
1921

Pic des Gemelos

3.160 m
Georges Ledormeur & Félix Carrive
1921

Pic des Vétérans

3.125 m
Ledormeur & Carrive
1922

Pic Le Bondidier

3.185 m
Jean Arlaud, Raymond d'Espouy & Alba
1927

Pic de La Paul

3.083 m
Arlaud, D'Espouy & Alba

Nous bornerons là notre liste, nous aurions pu la terminer plus tôt puisque l’année 1889 et l’ascension du couloir de Gaube, longtemps référence absolue en matière de course de glace, réalisée par Henri Brulle, Jean Bazillac et Célestin Passet – qui avaient déja à leur actif la Pique-Longue via le Clot de la Hount (1879) avec Sarrettes et Pierre Bordenave – marque la fin de l’ère des pionniers du pyrénéisme.

Mais qu'est-ce au juste, un pionnier ? Au Moyen-âge, un simple pion, comme son étymologie l’indique. Un soldat employé aux travaux de terrassement, qui manie la pelle, la pioche et la barre à mine. Au début du XIXe siècle, selon le Robert, le sens du mot se modifie : « Colon qui s’installe sur des terres inhabitées pour les défricher. » Un siècle plus tard, est appelé pionnier celui qui le premier se lance dans une entreprise, fraie le chemin. Pour Baudelaire, le pionnier n'hésite pas à s’avancer, s’enfoncer dans l’inconnu pour « y trouver du nouveau ». Pour nos contemporains, fait œuvre de pionnier quiconque cherche et tâtonne, progresse à l’instinct, se trompe et doit repartir à zéro, il ne peut aller droit au but puisqu’il n’en a qu’une vague idée : l’objectif n’est qu’un prétexte, il a soif d’aventure, d’ouverture, de dépaysement plus que d’exploit. « Il est des hommes dont le destin est d’être des pionniers, d’ouvrir la marche, écrit James Salter dans L’homme des hautes solitudes. Ils ont confiance dans la vie, ce sont eux les premiers à la transcender. Quoi qu’il y ait à apprendre, ils l’apprennent avant les autres. Leur existence même est un ferment de force et une source d’élan. »

En 1890, la quasi totalité des grandes cimes pyrénéennes sont conquises, ne subsistent, selon le mot de Russell, que des variantes sur de vieux thèmes, autant dire des miettes. Les défricheurs cèdent peu à peu place aux adeptes de l’engagement physique, de la recherche de la difficulté, du challenge sportif, dont on sait ce qu’en pensait Russell. « La connaissance pittoresque des Pyrénées – ne pas confondre avec leur connaissance scientifique – est aujourd'hui complète, écrit alors Béraldi. Il y a fallu un siècle d'efforts, dont la trace est une série d'écrits formant l'histoire du pyrénéisme. »

Le temps des Pyrénées finies commence. Les Pallassou, Pyrame de Candolle, Ramond, Chausenque, de Franqueville et Tchihatchef, Lister, Parrot, Tonnellé, Russell, Packe, Schrader, Lourde-Rocheblave, Wallon, Lequeutre, Saint-Saud, Gourdon, Nansouty, Belloc, Meillon et Spont, ont soit disparu soit sont de moins en moins en phase avec la fièvre d’exploits qui anime les nouveaux venus. « Le pyrénéisme de découverte, incarné par Henry Russell, résume Henri Brulle, c'est moins l'esprit sportif qui l'anime que la soif de solitude et de liberté, l'attrait du pittoresque, de l'aventure, de la pénétration dans le mystère des aspects secrets de la nature. »

D’autres conquistadors de l’inutile ont pris ou vont reprendre le flambeau avec davantage de respect de la montagne que ne le pensaient les Anciens : Le Bondidier, D’Ussell, Ledormeur, Falisse, Briet, Robach, l’abbé Gaurier, Arlaud, D'Espouy, les frères Ravier, Henri Barrio, Robert Ollivier, Patrice de Bellefon, Louis Audoubert, Alain Bourneton, etc.

Un homme fait transition entre ces deux visions de la montagne, le grand Henri Brulle, dont la carrière commence en 1874 au… Vignemale et qui en 1888 fondera le premier club d’escaladeurs des Pyrénées, avec Roger de Monts et Jean Bazillac – les frères siamois du casse-cou. Viendront plus tard se joindre eux le comte René d’Astorg, Raymond d’Espouy et son ami Jean Arlaud. Même s’il n’appartient pas à la génération de Russell, Brulle se considérera toujours comme un de ses disciples et c'est avec autant de plaisir que de respect mutuel qu’ils se retrouveront a l’Hôtel des Voyageurs ou aux grottes Bellevue : « Nous fûmes quelques privilégiés, ses disciples, relate-t-il dans ses Carnets, que rassemblait autour de lui, dans le parfum de son traditionnel tilleul, partageant son horreur des caravanes tapageuses, prétendant garder la montagne pour nous seuls, le clan Russell, regardant d’un œil hostile les intrus et les profanes. »

Les frères Cadier se trouvent également à la confluence des deux écoles. Partis de Luchon le 7 août 1902, ils montent à l’Aneto via le port de Venasque, regagnent le village d’Héas dix jours plus tard, après s’être enfilé une brochette de sommets majeurs : Maladeta, Perdiguère, Crabioules, Gourgs-Blancs, Batchimale, Munia, etc. Ils rééditeront l’année suivante avec un trek qui les mènera du Pic Long au Balaïtous. C’est à Russell que George Cadier, le rédacteur de ces courses, demandera de préfacer leur plaquette, Au pays des Isards. « Ce sont des montagnards modèles, écrit-il, qui ont la bonne fortune d’appartenir à deux écoles, l’ancienne et la nouvelle. Ils ont tout combiné, la marche et l’émotion, non pas factice mais réelle et palpable. Épris surtout de la nature sauvage, et des solitudes blanches ou s’est accumulé le prodigieux silence des siècles, ils ont cherché des routes nouvelles, les ont suivies, en triomphant d’obstacles qui, plus d’une fois, furent vraiment redoutables. Mais ils n’ont couru que des risques nécessaires, sans se laisser guider par l’amour-propre, et de nos jours c'est là un rare mérite. » La devise des frères Cadier est restée célèbre : « Là où passe l’isard passe, l’homme peut passer. » Beau sujet de méditation.

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