Bienvenue à toutes et à tous sur ce site consacré aux Pyrénées, dédié à Henry Russell.

On trouvera en cliquant sur le lien Russell une bio succincte de cette figure haute en couleur du pyrénéisme, une galerie photos et un recueil de citations extraites de Par voies et chemins dans le Nouveau-Monde (1858), Seize mille lieues à travers l’Asie et l’Océanie (1864), Les grandes ascensions des Pyrénées d’une mer à l’autre (1866), Souvenirs d’un montagnard (1878), Pyrénaïca (1902) et autres écrits.

" Le pyrénéisme, qu'incarnait Henry Russell, c'est moins l'esprit sportif qui l'anime que la soif de solitude et de liberté, l'attrait du pittoresque, de l'aventure, de la pénétration dans le mystère des aspects secrets de la nature." Une citation due à Henri Brulle, qui fut à la fois le disciple de Russell et le père du pyrénéisme engagé.

Plus qu’à l’exploit, nos topos s’adressent à ceux qui se soucient moins de voir beaucoup que de bien voir. Se hâter lentement, privilégier la contemplation à l’empressement, le vagabondage à la marche forcée, la poésie à la performance, la culture à l’inculture. Gageons qu’ils feront le bonheur des randonneurs désireux de découvrir une montagne pyrénéenne où la nature n’a pas trop pâti de l’exploitation et de la surfréquentation humaine, de pénétrer des enclaves où elle a gardé « sa beauté sauvage et mystérieuse » et, cerise sur le gâteau, de couronner la course par la conquête d’une cime non pas vierge – il n’en est plus depuis un siècle – mais peu fréquentée, négligée ou méconnue.

Parvenir à une éminence, aussi modeste soit-elle, est l’objectif avoué du coureur de montagne. Une intense allégresse le submerge lorsque, après des heures d’efforts et d’abnégation, il touche enfin au but, découvre un panorama de crêtes, de lacs, de cascades et de vallées éclaboussé de lumière. Arrêt sur image. La vie semble suspendue entre ciel et terre, le temps se dilate. Quel enchantement ! Quel mystère ! Que la civilisation, à cette aune, paraît lointaine, contrefaite ! Pour un peu, le coureur de montagne envierait le sort des premiers hommes qui savaient s’accommoder d’une nature vierge et indomptée. Silence absolu, pas un être humain en vue. Seuls un couple de rapaces tournoie dans l’air immobile. Une étrange vision envahit le montagnard. Un cataclysme vient d’anéantir l’humanité en un éclair et il est l’unique survivant, le dernier homme sur terre, l’ultime membre de l’espèce humaine. Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas la fin du monde qui va lui couper l’appétit. Il sort ses provisions, ouvre son couteau à manche de corne. Tout en refaisant le monde (en tout montagnard sommeille un philosophe), il abandonne quelques friandises aux kamis locaux. Moment rare et précieux, comme l’est tout bonheur terrestre. « D’où vient cette joie profonde qu’on éprouve à gravir les hauts sommets ? se demandait le géographe Elisée Reclus dans La Terre. D’abord, c'est une grande volupté physique de respirer un air frais et vif qui n’est point vicié par les impures émanations des plaines. L’on se sent comme renouvelé en goûtant cette atmosphère de vie ; à mesure qu’on s’élève, l’air devient plus léger ; on aspire à plus longs traits pour s’emplir les poumons ; la poitrine se gonfle, les muscles se tendent, la gaieté entre dans l’âme. Le piéton qui gravit une montagne est devenu maître de soi-même et responsable de sa propre vie. »

Assurément, la montagne nous grandit, nous oblige à nous dépasser, nous enseigne à repousser nos limites physiques et mentales, affermit notre organisme, affûte notre instinct, épure notre regard, notre ouie et notre odorat, sur-sollicités dans la vie courante. Du même mouvement, elle nous fait prendre conscience de la mesure du temps. S’il s’écoule à une vitesse prodigieuse en milieu urbain, en pleine montagne il tourne au ralenti, nous invite à l’imiter, à épouser son rythme.

En prenant de la hauteur, en nous engageant au sein d’un milieu aux dimensions écrasantes, en négociant les obstacles rencontrés en chemin, nous réalisons mieux ce qui relève du superflu et de l’essentiel, du fugitif et de l'immuable, de l’artifice et de la nature. Toute grande course en montagne est dans une certaine mesure initiation, épreuve de vérité, purification intérieure, quête d’absolu. « La montagne n’est pas l’infini mais elle le suggère », écrivait Pierre Dalloz dans Zénith. On ne saurait mieux dire. En son sein, l’homme doit se soumettre ou se démettre. Sa présence en ces lieux n’est que provisoire. Il est bon de s’en souvenir.

Nombre de randonneurs se posent la question de savoir s’il vaut mieux partir seul ou accompagné. D’aucuns vous diront avec Russell – qui ne dédaignait pourtant pas la bonne compagnie : « On est plus brave dans les montagnes quand on est seul. Quelle leçon que d’aller seul ! Que de choses on apprend forcément, quand l’ascension devient un duel entre la montagne et l’homme, et quand il faut veiller des heures entières, sur chacun de ses pas, avec la certitude que la moindre chute peut être fatale ! Après avoir passé par là, on s’imagine valoir deux hommes. » Seul, on doit en convenir, il faut résister au découragement et à la lassitude, faire preuve de vigilance, être prêt à parer à toutes les éventualités. L’occasion nous est donnée d’éprouver notre valeur intrinsèque, de nous assumer pleinement. Du fait qu’on est livré à soi-même et doit compter sur ses propres ressources, une course en solitaire fortifie la confiance et renforce l’estime de soi. On apprend mieux à se connaître, à vaincre ses appréhensions, à circonvenir ses limites.

« Pour être appréciée à sa juste valeur une randonnée pédestre devrait être entreprise seul, abonde Robert Louis Stevenson. La marche à plusieurs, ou même à deux, n’a plus de randonnée que le nom ; c’est quelque chose d’autre, qui ressemble à un pique-nique. Une randonnée pédestre devrait être entreprise seul, parce que la liberté en est l’essence. » En l’absence de co-équipiers, on est maître de ses heures et de son rythme, la décision de faire halte ou de modifier subitement le projet initial n’incombe qu’à nous. Un espace de liberté nous est octroyé, dont nous pouvons user à notre convenance. N’étant plus engoncé dans un rôle social, le solitaire peut tomber le masque, se retrouver tel qu’en soi-même, se mettre plus aisément au diapason de la nature et donner libre cours à ses méditations et dialogues intérieurs. Une randonnée accomplie de cette manière se grave dans la mémoire plus profondément qu’une randonnée en groupe, de la même façon une nuit passée à l’auberge de la Grande Ourse laisse des traces autrement indélébiles qu’une nuit à l’hôtel. « Quelles sont belles et mémorables, s’exclame Russell, les nuits d’été passées au sommet des montagnes ! Il semble, en vérité, que ce soit le seul plaisir que les années n’émoussent jamais ! »

D’autres allègueront que la solitude est pesante et que la présence d’un ou plusieurs compagnons, surtout s’ils sont expérimentés, les rassérène sans les déresponsabiliser. Partager des moments forts, traverser des sites superbes, casser la croûte ou se prélasser dans une ambiance conviviale augmentent le plaisir de la course. En groupe, l’agrément de la conversation, l’échange d’impressions font oublier la fatigue, la chaleur, le mauvais temps ou les petits désagréments de la randonnée en montagne. « Une des plus fines expériences de la vie, note Christian Bobin dans Autoportrait au radiateur est de cheminer avec quelqu'un dans la nature, parlant de tout et de rien. La conversation retient les promeneurs auprès d’eux-mêmes, et parfois, quelque chose du paysage impose le silence. » Même sans converser, marcher de concert affermit l’amitié, développe confiance et compréhension mutuelles : ne dit-on pas que l’action rapproche les hommes plus que la parole ?

En groupe, il est vrai, il faut se plier au rythme du plus lent, voire attendre les retardataires, mais il est réconfortant de pouvoir s’appuyer sur des camarades en cas de problème. L’esprit d’équipe nourrit la motivation, l’expérience du leader déteint sur la compagnie, et entretient l’assurance individuelle. Au retour, on se félicite d’avoir mener à bien un projet commun, fait une fructueuse moisson de souvenirs et de photos. Partir seul, ajoutent les détracteurs des courses solitaires, n’est pas raisonnable : qui sait ce qui peut advenir, se tromper de chemin, se fouler la cheville, voir fondre l’orage. Ils n’ont pas tort. Les néophytes privilégieront la formule groupe ou feront appel à un guide ou un accompagnateur. La plupart des stations estivales ont leur bureau des guides où sont proposées des sorties à la journée de tout niveau.

En solo comme en groupe, il arrive qu’il faille interrompre une randonnée pour cause de mauvais temps ou d’erreur d’aiguillage. En montagne, l’obstination est une sirène au chant de laquelle mieux vaut se boucher les oreilles, toute prise de risque doit être calculée de sang-froid. Cependant, le hasard fait quelquefois bien les choses, vous mourrez de soif, un randonneur croisé en chemin vous propose sa gourde ; vous vous trouvez à court de provisions, un pérégrin vous offre de partager les siennes ; vous vous êtes égaré, un berger vous met sur la bonne voie ; vous avez envie de compagnie, un couple apparaît avec lequel vous nouez langue ; vous vous résignez à passer la nuit dehors, vous tombez sur une cabane disposant d’un minimum de confort. En altitude, la solidarité n’est jamais un vain mot et le hasard se manifeste de façon souvent providentielle. La montagne adoucit les mœurs, tout ceux qui la pratiquent ont pu s’en rendre compte, on s’y montre plus avenant, plus disponible, plus responsable, et les rencontres qu’on y fait sont empreintes de courtoisie et d’authenticité.

Prendre le chemin des nuages blancs, pour user d’une formule du moine-pèlerin Anagarika Govinda, n’est pas réservé aux seuls crapahuteurs. La plupart des courses proposées sont accessibles aux randonneurs capables de lire une carte et disposant d’un minimum d’entraînement, aux bons marcheurs enclins à s’écarter des bien nommés sentiers battus. Sauf exception, l’ascensionniste n’aura à emporter ni corde, ni mousqueton ni piolet. Certes, il ne faut craindre de mouiller la chemise, de faire travailler ses jarrets et de composer avec les caprices du temps. Mais ce que la montagne réclame d’engagement physique et d’humilité, elle le rend au centuple. Cela, Russell l’avait bien senti : « Après un long séjour dans l’air pur des sommets, consigna-t-il, dans un milieu où tout est virginal et sans souillure, on acquiert une telle force qu’on rajeunit d’un an par jour : à l’automne de la vie, on croit respirer l’air et les arômes de son printemps, et il semble impossible d’être malade ; c’est dans la plaine que tout s’étiole. » La pratique de la montagne n’est pas seulement école de courage et thérapeutique mentale, elle permet d’éliminer un maximum de toxines et de recharger ses batteries à moindre frais. La fatigue s’oublie vite, l’exercice est payant sur la durée.

Nombre de sorties réclament un minimum d’effort, deux ou trois heures de grimpette permettent souvent de perdre de vue la civilisation et d’accéder à des sanctuaires de tout premier plan. On estime qu’un adulte en pleine possession de ses moyens est capable de parcourir en une heure 4 à 5 kilomètres en terrain plat et d’effectuer 3 ou 400 m de dénivelée en montagne (500 m à la descente). Ces chiffres constituent des moyennes et chacun doit apprendre à marcher à son rythme, à connaître ses limites, à évaluer les difficultés et à tenir compte des impondérables, dont le plus imprévisible demeure la météo. On ne rappellera jamais assez que même pour ceux qui possèdent une bonne connaissance du terrain, il est imprudent de s’aventurer en altitude par mauvais temps, plus spécialement en période de froid, d’orage ou de brouillard, condition sine que non pour éviter les galères. Gardons toujours à l’esprit ce dicton incitant à la prudence et à la modération : « Courageux mais pas téméraire. » Dans tous les cas, on a la possibilité de s’arrêter à un lac, à une bergerie, à un col… ou de faire demi-tour. En montagne, chacun est responsable de sa propre sécurité et sa fréquentation implique ipso facto l’acceptation d’un certain risque.

Toute randonnée nécessite un minimum de préparation et de cette logistique dépend son succès. Une ascension, surtout si elle est de belle ampleur, ne s’improvise pas ; au-dessus de 1.500 m de dénivelée par exemple on entre dans le domaine de la mini-expédition et, à moins d’être inconscient –  ou d’agir en connaissance de cause –, on ne décide pas en début d’après-midi de monter au Vignemale ou à l’Aneto. Il est recommandé de localiser le départ de la rando la veille, qui ne brille pas toujours par son évidence. Dans certains cas, l’accès à cette base nécessite un préacheminement routier sur des petites routes de montagne, des pistes parfois versant espagnol où il est difficile de rouler à plus de 20 kilomètres/heure, et il est bon d’en tenir compte. L’idéal est d’arriver à pied d’œuvre à la pointe du jour – à moins qu’on ait décidé d’assister au lever du soleil sur les crêtes, auquel cas il faudra partir à la frontale. Si on envisage de dormir dans un refuge gardé, téléphoner au préalable pour s’enquérir des disponibilités, s’il n’est pas gardé, matériel de couchage ou de bivouac s’imposent.

Outre les provisions de bouche et une réserve d’eau conséquente, se munir de vêtements chauds, d’un poncho, de gants et d’un bonnet en toute saison ; s’équiper de bâtons télescopiques, voire de crampons, d’un piolet, d’une corde si nécessaire. Ne pas oublier carte IGN ou assimilée, boussole, altimètre, briquet et torche électrique. Un appareil photo numérique s’avère utile pour garder en mémoire les bifurcations clés de la rando.

On veillera à n’abandonner derrière soi que des déchets biodégradables ; non content de contribuer à la pollution de la nature nos détritus l’enlaidissent et la salissent – la dénaturent au sens littéral du terme. C'est assez de la voir dans les sites dits « touristiques » défigurée par les agglomérations de studios en location saisonnière, labourée par les bulldozers, plantée de pylônes de remontées mécaniques, de téléphériques et autres antennes, comme c'est par exemple le cas à Gourette, à la Pierre-Saint-Martin ou à Formigal, la nouvelle station de ski espagnole, sites industriels qui n’osent par dire leur nom et où la neige artificielle remplace déjà les neiges éternelles. Les amoureux de la nature, ceux qui y vivent et en vivent à l’année perdent parfois patience devant la dégradation de leur cadre de vie, en témoigne ce graffiti inscrit sur le mur d’un paravalanche : La vallée sent le Pastis et le gasoil. Balou demande à retourner dans sa Slovénie natale. Gardons à l’esprit cet adage zen : « Ne pas laisser plus de traces derrière soi qu’un oiseau dans le ciel. » Ramassons précautionneusement nos déchets et, au besoin, récupérons ceux que nous trouvons en bordure de chemin. Un filtre de cigarette met 3 ans à se dégrader, un chewing-gum 5 ans, une boîte de conserves 100 ans, une bouteille ou un emballage pastique 5 siècles. Respecter la nature, ne l’oublions pas, c'est se respecter soi-même. Espérons que ce site y contribuera pour une modeste part.

Selon la formule consacrée, l’auteur décline toute responsabilité du mauvais usage qu’il serait fait de ses topos, qui ne sont donnés qu’à titre indicatif. Tous les horaires s’entendent aller et retour, hors pauses.

Qu’ils en soient ou non conscients, tous ceux qui à un titre ou à un autre, randonneurs, escaladeurs, trekkeurs, pêcheurs, simples promeneurs, pratiquent la montagne pyrénéenne ont eu un jour ou l’autre l’occasion de poser le pied sur les traces des premiers pyrénéistes, Ramond, Chausenque, Franqueville, Tchihatcheff, Parrot, Halkett, Lézat, Packe, Russell, Tonnellé, Lequeutre, Schrader, Wallon, Gourdon, d’emprunter un itinéraire ouvert par eux, d’accéder à un lac, un site, une crête ou une cime qui a comblé leurs attentes. Gravir une montagne, c'est renouer avec l’aventure des pionniers qui se sont jadis pris de passion pour elle, y ont consacré du temps et de l’énergie, ont consenti des sacrifices, bravé pour la fouler des obstacles dont nous n’avons qu’une faible idée. Afin de leur rendre hommage, nous avons inclus dans nos topos une chronique relatant les circonstances qui ont présidé à la conquête du sommet en question. Le pérégrin soucieux de ne pas monter idiot pourra ainsi se faire une idée des conditions dans lesquelles s’effectuaient les fameuses "premières" à l’âge d’or du pyrénéisme.

 

 

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Kaël Korpa